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23 décembre 2025

Un peu de douceur dans ce monde de brutes

Il est une chose que j'ai comprise récemment sur mon chemin d'étude, c'est la détestation que j'ai de la violence. Voilà un câblage qui ne s'est pas fait lors de ma conception. Je n'ai pas la structure interne nécessaire à la production de la violence.

Je ne parle pas de la violence de la colère, celle qui se manifeste par une voix forte et un regard courroucé. Je parle de la violence que l'on qualifie généralement de gratuite. Celle, donc, que l'on voit au JT, dans les films, dans les livres, sur les réseaux sociaux (que j'ai quittés, Dieu merci), et qui est voulue (car, oui, je prétends que la violence des JT est voulue, mais c'est un autre débat). Celle-là, je ne suis plus capable de l'encaisser. Même lorsqu'elle se situe dans le champ de la fiction. Je ne regarde plus de films réputés violents. Je ne lis pas de romans violents. J'ai arrêté de lire, par exemple, les aventures de la Compagnie Noire, de Glen Cook.

La violence y est présente depuis le début, tout est noirceur, et l'environnement m'a fait fuir. Je ne suis plus capable - l'ai-je jamais vraiment été ? - de supporter cela.

Dans mes jeux, aussi, la violence tend à disparaître. Je ne veux plus de brutalité pour la brutalité. Certes, je joue à Warhammer ou Mordheim, des univers violents.


Mais ce sont, avant tout, des univers ludiques, des histoires "de pirates", c'est-à-dire que l'enfant y trouve son compte car elles ne font pas peur. La violence n'y est pas gratuite, elle est contextualisée, et on ne se blesse pas pour de vrai. Dans certains romans, et je cite encore la Compagnie Noire, il m'a semblé ressentir une complaisance pour la violence. C'est cela que j'évite.

Ce que je dis des livres et des jeux, je le dis aussi des films. J'ai vu, il y a longtemps, Orange Mécanique, de Stanley Kubrick.


Je ne crois pas que je serais capable de le revoir maintenant.

Je peux paraître un bisounours. Soit, j'assume. Le monde réel est assez violent en soi pour qu'il me paraisse inutile d'aller chercher la violence dans l'imaginaire d'un livre, d'un jeu ou d'un film. Alors, pourquoi le font-ils ? Pourquoi des auteurs et autrices vont-ils remuer la vase pour faire remonter la violence dans leurs œuvres ? J'imagine qu'il s'agit d'un exutoire pour toute la violence que la vie a implantée en eux. Je reçois de la violence et, comme les coups, je la rends. C'est peut-être une colère qui s'exprime par l'art pour ne pas s'exprimer en réalité. Il y a sans doute d'autres raisons.

Je ferais plutôt le choix de reléguer cette violence derrière un voile de douceur, de la compenser par la douceur. De proposer autre chose, en alternative. Puisque le monde est violent, rendons-le doux. Certes, je ne porte pas de colère en moi. La vie ne m'a pas donné de raisons d'exprimer de la colère et de la violence. Je ne peux sans doute pas comprendre les raisons qui poussent à injecter de la violence dans l'art. J'en appelle simplement à ce qui me paraît, tout de même, un peu de bon sens. La violence ne guérit pas de la violence. La douceur, la bonté, la bienveillance, l'amour, si. 

21 janvier 2021

Déjà ?

Oui, déjà. Déjà deux ans que je n'ai plus rien écrit sous le libellé "Réflexions".

Est-ce à dire que je ne réfléchis plus ? Ce serait aller un peu vite en besogne. Je suis constamment traversé de réflexions. Comme tout le monde. J'enfonce une porte ouverte. Mais depuis bientôt deux ans, je ne me suis plus donné l'autorisation de partager ces réflexions. Est-ce à dire qu'elles ne sont plus dignes d'être partagées ? Ce serait aller un peu vite en besogne. Je ne prétends tout de même pas au Nobel de la réflexion intelligente. 

Justement !

C'est ce qui m'a retenu depuis tout ce temps. Le sentiment que ça ne valait pas la peine. Qu'il fallait un Nobel de la réflexion pour que ça vaille la peine de l'écrire. Alors, évidemment, on n'écrit pas. Parce qu'un Nobel de la réflexion, tout de même, ce n'est pas donné à n'importe qui. Donc, silence d'encre.

Dommage.

Je suis passé à côté de plein d'occasion d'écrire. Car il s'agit de cela, in fine. Écrire. M'autoriser à écrire. Et n'en rien attendre. Ça plaît ? Ça intéresse ? J'en suis heureux. Ça ne plaît pas ? Ça n'intéresse pas ? Soit. Mon chemin va par là, je le suis.

Ça fait un peu journal intime, non ? Eh bien ! S'il faut passer par un peu d'intimité pour oser me livrer, je fais fi de la pudeur, pour une fois. Voyons-y comme un exutoire pour toutes les prochaines fois où j'aurai envie de m'exprimer sur un sujet qui pourrait intéresser un peu de monde. De livrer une réflexion que je juge digne de partager. D'écrire pour moi, pour les autres. Je me dis que ça vaut la peine. Et si ça fait réfléchir une seule personne, une seule, sur son propre parcours d'écriture ou de vie, eh bien ! oui, c'est que ça valait vraiment la peine.

27 février 2019

Poète, habille le monde


Vivre poétiquement.
Habiter poétiquement le monde.
Oser la poésie.
Vivre en poésie.
Faire du monde un poème.

Les formules sont nombreuses qui veulent toutes dire la même chose.
Le monde a besoin de poésie.
Il a besoin qu'on s'occupe de lui, bien sûr. Qu'on prenne soin de la nature. Qu'on prenne soin de l'humain.
Je suis de ceux qui pensent qu'il a cruellement besoin de poésie.
Et chacun là dessus a son mot à dire.
C'est ce que je peux lire dans cette anthologie où je puise un air plus pur.

Ma façon à moi de le dire, c'est habiller le monde de poésie.
Cela m'est venu à l'instant.
Je pensais à ce moment vécu, cette petite parenthèse dans ma vie où la poésie a dicté mes gestes.
Nous étions sur une plage, sous un soleil d'avril. Je regardais la mer. Regardé-je autre chose quand je suis sur une plage ?
Je vis un coquillage.
Soudain me fut murmurée l'idée d'y écrire un mot. Une impulsion, je la saisis.
Alors, d'autres coquillages vinrent. Ce fut une affaire de famille, tout le monde s'y mettait pour m'apporter des coquillages. Des coquillages blancs, je précise. Et je les couvrais de lettres noires.
Je les habillais de mots. Et ces mots à leur tour allaient former une petite nébuleuse de coquillages posés sur un rocher. Un vêtement de poésie cousu de coquillages.
Ce jour, j'avais habillé le monde de poésie.
Et lorsque j'y repense aujourd'hui, j'ai le cœur aussi léger qu'il le fut ce jour-là.

Je n'ai plus ouvert une telle parenthèse depuis.
Pourtant, ce n'est pas difficile d'habiller le monde de poésie.
Il suffit de quelques coquillages.

D'ailleurs, si vous regardez bien, vous les verrez sourire.

06 février 2019

Inspiration et lâcher prise



L'art est-il une question d'inspiration ?

C'est parti, vous avez quatre heures.

Il y a de quoi gloser. En commençant par se demander si l'inspiration existe.
D'aucuns considèrent que non.
Je ne suis pas de cet avis. Je pense que nous sommes tous inspirés. À des niveaux et dans des domaines différents. On est inspiré par ce qu'on voit, ce qu'on entend, ce dont on est témoin. On est inspiré parce qu'on a des influences. On s'est laissé imprégner, comme une éponge. Aucun artiste, à mon sens, ne naît vierge dans le monde de l'art. Nos influences nous inspirent et peuvent nous pousser jusqu'à l'emprunt. Mais c'est un autre débat.

Je pense aussi que l'inspiration est une question de lâcher prise. Je pourrais le formuler comme suit :

L'inspiration, c'est laisser venir ce qui vient et laisser ne pas venir ce qui ne vient pas

C'est ce que je vis dans mon chemin d'écriture.
Parfois, je me fixe un objectif, une tâche, et je fais tout autre chose. Je veux continuer une nouvelle et c'est un poème qui me vient. Soit. Il m'est venu quelque chose et c'est déjà une joie en soi. La nouvelle évoluera un autre jour.
Parfois, rien ne vient. Même pas l'envie d'écrire. Juste une envie de plaid et de chocolat chaud, de balade en forêt, de lire une bande dessinée ou un recueil de poésie. Il fut un temps où ces absences d'écriture provoquaient une panique interne : "la flamme est éteinte ! Il y a péril en la demeure de l'écrit !"... Calmons-nous. Si ça ne vient pas, c'est peut-être que ça ne doit pas venir et que c'est ça qui est juste à ce moment-là. Lâchons prise et vogue la galère. C'est dans les moments de non-faire qu'émergent les plus grandes idées.

Décidément, les voies de l'esprit créatif sont impénétrables...



09 janvier 2019

Miroir, mon beau miroir



Je lis, tu lis, nous lisons.
Des romans, des nouvelles, des poèmes, des essais...

Parfois on aime, parfois pas.
Parfois on sait pourquoi, parfois pas. Tiens, pourquoi ?

Parce que la lecture est un miroir de l'âme
(quelqu'un l'a sûrement déjà dit avant moi mais ce n'est pas grave).

Il y a des évidences dans nos raisons d'aimer un livre. Tout simplement l'histoire, ou le style de l'auteur•e, par exemple. Mais en l'absence de telles évidences, ce qui justifie, selon moi, notre appréciation, tient de facteurs intimes et inconscients. Le livre contient de petits aimants qui s'accordent avec ceux que nous avons en nous.

Il se crée donc des connexions qui nous attachent à l'écrit et nous poussent à poursuivre la lecture même si l'histoire n'a rien d'extraordinaire, même si le style n'a rien d'exceptionnel. On se sent bien dans le bouquin, on fait corps avec lui. Peut-être qu'on se projette, d'une manière ou d'une autre. Peut-être qu'on perçoit l'écho des mots dans la vallée de notre âme.

Je connais une personne qui a lu sept fois Candide, de Voltaire. Et une autre qui en est à sa cinquième lecture de Bartleby, d'Herman Melville. Je gage qu'aucune des deux n'a de problème de compréhension... Non, je suis sûr que si elles reviennent si souvent à cette lecture-là, c'est parce qu'elles s'y retrouvent elles-mêmes.

Un rendez-vous avec soi dans l'intimité d'un livre, n'est-ce pas le plus beau cadeau de la littérature ?

02 janvier 2019

Seul mais pas solitaire



Un stylo et un carnet.
Il n'en faut pas plus pour écrire.
On préférera peut-être l'ordinateur portable, version moderne et technologique. Soit.
Dans un cas comme dans l'autre, un constat s'impose : par rapport à d'autres disciplines, l'écriture présente l'avantage de pouvoir être pratiquée n'importe où.

Dans un bureau aménagé à cet effet, au café, sur un coin de table, dans le métro, en pleine nature...
Partout. Partout où l'envie d'écrire point.
Partout ? Non, pas pour moi.

Je ne peux pas écrire n'importe où et dans n'importe quelles conditions.
J'ai besoin de sentir le monde - du monde - autour de moi.
J'ai besoin de m'isoler mais pas d'être en état de solitude.
J'ai besoin de pouvoir lever les yeux de ma page pour voir d'autres êtres.
J'ai besoin d'entendre, à travers la porte close, des bruits de pas, des voix.
Chez moi, quand je m'installe, je me barricade. La porte est fermée, la musique s'élève. Je ne vois ni n'entends personne. Pourtant, je sais qu'ils sont là. Et j'en ai besoin.

J'aime aussi m'installer dans un café. Cette promiscuité visuelle et sonore avec mes prochains me sert de tremplin pour mieux m'isoler, ériger une barrière invisible autour de moi et m'immerger pleinement dans mon geste d'écrire.
Parce que je sais qu'en levant les yeux, je verrai d'autres êtres. Parce que la musique, alors, qui m'accompagne, est celle des voix dont je n'entends pas le dire mais seulement le son.

En ce qui me concerne, l'écriture n'est pas affaire de solitude. Plus que jamais, elle requiert un lien avec le monde. Un lien égoïste qui me relie aux autres tout en me préservant d'eux. Mais n'est-ce pas, dans une mesure variable selon chacun, le propre d'un•e auteur•e ?

26 décembre 2018

Douce nuit

Depuis qu'il a vu le jour, l'humain est fasciné par la nuit.
Elle exerce sur lui un charme tantôt inquiet, tantôt apaisé.

Une chose est sûre, elle l'inspire.
D'ailleurs, c'est à foison que l'on puisera des odes aux heures nocturnes dans le grand vivier de la littérature. Je me limiterai ici à deux poèmes rencontrés au hasard de mes lectures.

L'un est de Marina Tsvétaïéva, poétesse russe du début du XXe siècle. Il est extrait de son recueil "Insomnie" (Gallimard)

Voici encore une fenêtre
où encore on ne dort.
Peut-être – on boit du vin
peut-être – on est assis.
Ou simplement ils sont deux
qui ne défont pas leurs mains.
Dans chaque maison, ami,
il y a une fenêtre ainsi.

Cri des ruptures et des rencontres,
c'est toi, fenêtre dans la nuit !
Peut-être – centaines de chandelles,
peut-être – trois chandelles.
Non, point de repos
pour mon esprit.
Dans ma maison toujours
il en fut ainsi.

Prie, ami, pour la maison sans sommeil,
pour la fenêtre éclairée.




L'autre est de Claude Roy, poète français du XXe siècle également. Il est extrait de son recueil "Au sommeil la nuit", édité dans "Poésies" (Gallimard)

Elle est venue la nuit de plus loin que la nuit
À pas de vent de loup de fougère et de menthe
Voleuse de parfum impure fausse nuit
Fille aux cheveux d'écume issus de l'eau dormante

Après l'aube la nuit tisseuse de chansons
S'endort d'un songe lourd d'astres et de méduses
Et les jambes mêlées au fuseau des saisons
Veille sur le repos des étoiles confuses

Sa main laisse glisser les constellations
Le sable fabuleux des mondes solitaires
La poussière de Dieu et de sa création
La semence de feu qui féconde les terres

Mais elle vient la nuit de plus loin que la nuit
À pas de vent de mer de feu de loup de piège
Bergère sans troupeau glaneuse sans épis
Aveugle aux lèvres d'or qui marche sur la neige.


Pour ma part, la nuit est un territoire d'écriture. Non pas la nuit insomniaque et fiévreuse des petites heures du matin ou du sommeil impossible à trouver. Elle est, heureusement, rare.

Non, simplement l'obscurité. Le noir d'un soir, tombé tôt en hiver. Cette noirceur-là est propice aux histoires. Ce que l'œil ne voit pas, l'imagination le perçoit. Rien à voir dehors, tout est intérieur. Rideaux fermés, plume ouverte...

Et point trop de quidams pour être dérangé. Un peu de misanthropie de bon aloi. L'heure des visites est passée, on n'y est plus pour personne. On en est peut-être plus généreux, d'ailleurs. Porte close, cœur ouvert...

J'aime la nuit pour la liberté que j'y trouve.
Soleil éteint, esprit ouvert...

12 décembre 2018

Pourquoi n'y a-t-il pas de cours d'écriture en académie ?



Si vous avez envie d'apprendre le piano ou le chant lyrique, l'art dramatique ou la peinture, le solfège ou la sculpture, vous avez l'embarras du choix. Dans quasiment chaque commune du pays, vous trouverez une académie. Académie des Beaux-Arts ou académie de musique (qui inclut généralement les arts de la parole).

Mais quid de l'écriture ?

À ma connaissance, l'écriture ne fait pas partie du programme des académies. Et celle ou celui qui veut apprendre à écrire des nouvelles, des romans ou des poèmes doit se tourner vers des ateliers ou des cours privés.

Pourquoi ?

Est-ce parce que l'apprentissage de l'écriture est inscrit dans les programmes scolaires ? Certes. Mais on n'y apprend pas, pour autant, à concevoir une nouvelle ou un roman. L'école se limite à la sphère technique de l'écriture, sans aborder la dimension artistique. Cet aspect de l'apprentissage pourrait être assumé par les académies. On y trouve bien des cours d'écriture musicale (donc, de composition) alors, pourquoi pas des cours d'écriture littéraire ?

Les formations en atelier, via des ASBL ou des particuliers, ne manquent pas. Mais elles sont souvent proposées à des prix qui peuvent décourager les meilleures volontés. L'inscription dans une académie représente un budget nettement plus abordable. Voilà qui pourrait ouvrir des portes...

Pour autant, de tels cours auraient-ils du succès comme les cours de piano ou de théâtre ? J'avoue ne pas connaître la réponse. Peut-être ces cours d'écriture en académie n'existent-ils pas tout simplement parce qu'on s'est déjà posé la question de leur opportunité et qu'on a constaté un engouement insuffisant pour les instaurer ? Les parents se projettent peut-être plus facilement dans un.e futur.e pianiste que dans un.e futur.e auteur.e...

Qui sait ?



05 décembre 2018

Écrire, c'est... ?

J'ai de la chance.

Je voulais recenser des citations d'écrivain.e.s sur l'acte d'écrire.
Je commençais donc à sillonner la toile en quête de ces déclarations quand je suis tombé sur une vidéo dans laquelle plusieurs auteur.e.s s'expriment à ce sujet.
Du pain béni pour mes doigts paresseux ! Y a plus qu'à regarder. Merci de m'avoir lu et à bientôt...



Une chute en entraînant une autre, je suis également tombé sur cette page web regorgeant de citations.
Nous avons là assez de matière.

Un constat s'impose, même s'il est prévisible : il y a autant de définitions de l'écriture que d'écrivain.e.s. Question de personnalité, de sensibilité, de nécessité.

Cependant, la définition que j'affectionne le plus est celle de Christian Bobin :
"Écrire, c'est dessiner une porte sur un mur infranchissable, et puis l'ouvrir."

Je m'y retrouve. J'aime cette idée d'ouvrir une porte et d'inviter qui le souhaite à entrer pour découvrir ce qui est écrit. J'apprécie cette invitation.

Pour ma part, écrire, c'est raconter une histoire. Elles sont nombreuses à germer en moi. Les plus éphémères ne durent que quelques secondes. Certaines ne sont que des débuts, d'autres des fins. Les plus coriaces finissent par se laisser coucher sur le clavier. Il y a celles qui, aussitôt apparues, m'impriment une urgence d'écriture. Et celles qui prennent leur temps, tergiversent, se font oublier, puis réapparaissent. Elles seront peut-être écrites, un jour.

Quoi qu'il en soit, il y a toujours cette envie de raconter. Je ne suis pas conteur, plutôt raconteur. J'ouvre la porte de mon imaginaire, et qui passe devant peut entrer à sa guise.


28 novembre 2018

Misère, quel froid !



Le plus souvent, la littérature associe la misère à la faim. La question de la nourriture est toujours cruciale pour les personnages démunis. Pour eux, le jeûne est quotidien, le bouillon clair est une chance, une pomme de terre est quasiment un luxe.

Leur faim peut alors prendre une tournure obsessionnelle et virer au cauchemar, comme dans "La Grasse Matinée" de Prévert :

Il est terrible
le petit bruit de l'oeuf dur cassé sur un comptoir d'étain

il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim

elle est terrible aussi la tête de l'homme
la tête de l'homme qui a faim
quand il se regarde à six heures du matin
dans la glace du grand magasin
une tête couleur de poussière
ce n'est pas sa tête pourtant qu'il regarde
dans la vitrine de chez Potin
il s'en fout de sa tête l'homme
il n'y pense pas
il songe
il imagine une autre tête
une tête de veau par exemple
avec une sauce de vinaigre
ou une tête de n'importe quoi qui se mange
et il remue doucement la mâchoire
doucement
et il grince des dents doucement
car le monde se paye sa tête
et il ne peut rien contre ce monde
et il compte sur ses doigts un deux trois
un deux trois
cela fait trois jours qu'il n'a pas mangé
et il a beau se répéter depuis trois jours
Ça ne peut pas durer
ça dure
trois jours
trois nuits
sans manger
et derrière ces vitres
ces pâtés ces bouteilles ces conserves
poissons morts protégés par des boîtes
boîtes protégées par les vitres
vitres protégées par les flics
flics protégés par la crainte
que de barricades pour six malheureuses sardines...
Un peu plus loin le bistrot
café-crème et croissants chauds
l'homme titube

et dans l'intérieur de sa tête un brouillard de mots
sardines à manger

oeuf dur café-crème
café arrosé rhum
café-crème
café-crème
café-crime arrosé sang !...
Un homme très estimé dans son quartier a été égorgé en plein jour

l'assassin le vagabond lui a volé deux francs
soit un café arrosé
zéro francs soixante-dix

deux tartines beurrées
et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.
Il est terrible
le petit bruit de l'oeuf dur cassé sur un comptoir d'étain

il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim.

Je dirais, cependant, que la misère est aussi liée au froid.
Au travers de mes lectures, je vois que les personnages misérables grelottent, gèlent, tremblent, sont gelés ou transis... La froidure semble s'acharner sur eux. Cette prépondérance du froid apparaît, par exemple, dans "Le Mendiant", de Victor Hugo :

Un pauvre homme passait dans le givre et le vent.
Je cognai sur ma vitre ; il s'arrêta devant
Ma porte, que j'ouvris d'une façon civile.
Les ânes revenaient du marché de la ville,

Portant les paysans accroupis sur leurs bâts.
C'était le vieux qui vit dans une niche au bas
De la montée, et rêve, attendant, solitaire,
Un rayon du ciel triste, un liard de la terre,
Tendant les mains pour l'homme et les joignant pour Dieu.

Je lui criai : « Venez vous réchauffer un peu.
Comment vous nommez-vous ? » Il me dit : « Je me nomme
Le pauvre. » Je lui pris la main : « Entrez, brave homme. »
Et je lui fis donner une jatte de lait.
Le vieillard grelottait de froid ; il me parlait,
Et je lui répondais, pensif et sans l'entendre.
« Vos habits sont mouillés », dis-je, « il faut les étendre,

Devant la cheminée. » Il s'approcha du feu.
Son manteau, tout mangé des vers, et jadis bleu,
É talé largement sur la chaude fournaise,
Piqué de mille trous par la lueur de braise,
Couvrait l'âtre, et semblait un ciel noir étoilé.
Et, pendant qu'il séchait ce haillon désolé
D'où ruisselait la pluie et l'eau des fondrières,
Je songeais que cet homme était plein de prières,
Et je regardais, sourd à ce que nous disions,
Sa bure où je voyais des constellations.



Évidemment, la faim et le froid œuvrent également de concert, comme dans "Les Effarés", de Rimbaud :

Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s'allume,
Leurs culs en rond,
A genoux, cinq petits, - misère ! -
Regardent le Boulanger faire
Le lourd pain blond.

Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise et qui l'enfourne
Dans un trou clair.

Ils écoutent le bon pain cuire.
Le Boulanger au gras sourire
Grogne un vieil air.
Ils sont blottis, pas un ne bouge,
Au souffle du soupirail rouge
Chaud comme un sein.
Quand pour quelque médianoche,
Façonné comme une brioche
On sort le pain,

Quand, sous les poutres enfumées,
Chantent les croûtes parfumées
Et les grillons,

Que ce trou chaud souffle la vie,
Ils ont leur âme si ravie
Sous leurs haillons,

Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres Jésus pleins de givre,

Qu'ils sont là tous,
Collant leurs petits museaux roses
Au treillage, grognant des choses
Entre les trous,
Tout bêtes, faisant leurs prières
Et repliés vers ces lumières
Du ciel rouvert,

Si fort qu'ils crèvent leur culotte
Et que leur chemise tremblote
Au vent d'hiver.

La faim est criante. Elle a l'honnêteté pour elle. Elle nous tenaille de visu.
Le froid, lui, est sournois. Il s'insinue, il sape, il tue dans le silence, en un endormissement.
Dans nos villes, c'est plus souvent lui qui fait les titres de la presse au plus glacial de l'hiver...






21 novembre 2018

Les mots justes

J'ai envie de dire une énormité !
S'il n'y avait qu'un poète, ce serait Norge.

Pas de réactions ? Je continue.
S'il n'y avait qu'un seul vers de lui, ce serait

Deux pochards sentimentaux
trébuchent des obscénités
aux passantes accélérées.

Rassurez-vous, Norge n'est pas le seul poète et c'est bien heureux. Cela dit, il m'est un indispensable. Son universalité me touche.

Et ce vers, tiré du poème Place Rouppe, est probablement mon préféré. Par le choix des mots, l'audace dans le raccourci qui fait d'un verbe, un autre. En neuf mots, Norge a éveillé en moi la sympathie pour ces pochards et l'empathie pour ces passantes fuyantes. En neuf mots, il a peint tout un fait de société.

Il a eu d'autres éclats, bien sûr.

On s'entoge encore une fois
du faux habit de soi-même

ou encore

Un crampon dans le sapin,
Le nœud est déjà tout lisse,
Louis, ton chagrin s'y glisse,
pends-le bien.

Certes, c'est faire œuvre de poète que de rechercher le mot juste. Ou plutôt de saisir le mot juste au vol, quand il se présente. Je ne pense pas qu'on cherche, on y passerait trop de temps. On laisse venir, ça va plus vite. Mais pour laisser venir encore faut-il laisser la place. Tout l'art poétique...



07 novembre 2018

Quand je me suis vu ne rien voir

Depuis le mois de septembre, je suis un atelier d'écriture intitulé "Mystère et poésie du quotidien".

La poésie du quotidien.
C'est un chemin qui m'invite. Trouver la source de l'émerveillement au jour le jour, savourer la jubilation de l'instant, j'y aspire de toutes mes forces. Parce que le mystère et la poésie représentent des échappées salutaires et rendent notre monde plus beau. L'écriture de haïkus, instants saisis, fait partie de cette démarche...

Au cours de cet atelier, il m'a été donné de répondre à deux questions qui m'ont interpellé et dont j'ai eu plaisir à chercher les réponses. Les voici.

En quoi y a-t-il du mystère dans le quotidien ?
Le jour se lève, le jour s’écoule, le jour se couche. Bis repetita. Encore et encore, litanie infinie d’une horlogerie finement huilée. Cependant, les secondes ne s’égrènent pas, c’est nous qui les distillons avec la patience de ceux qui savent qu’ils iront au bout, de toute façon. Et pas un seul pour s’étonner que les couleurs du jour ne soient jamais les mêmes. Que la trajectoire du soleil ne soit déviée, que la même seconde de la veille n’ait qu’une pâle ressemblance avec celle d’aujourd’hui, ressemblance que nous lui prêtons parce que nous n’avons pas pris le temps d’écouter le bruit de la grenouille qui plonge et que nous avons donc raté l’instant. Effarante exactitude d’un recommencement qui, contre toute attente, n’a jamais lieu. Jumeaux aussi peu semblables qu’on puisse le croire, les jours se phagocytent les uns les autres et c’est à celui qui prétendra être le quotidien suprême, qui dicte sa loi et nous impose son éternité. Nous sommes les dupes consentants de ce mensonge. Avoir vécu autant de vies que de jours, tel est notre destin. Ne pas le savoir, tel est le mystère.


Quand y a-t-il de la poésie dans mon quotidien ?
Je reviens sur la grenouille qui plonge*.
Ce n’est pas banal. Elle plonge, sans se douter le moins du monde qu’elle répondait à toutes nos questions voraces sur la beauté de la vie. C’est un petit bond pour la grenouille, mais un grand bond pour l’humain. Car il est de la petitesse de cet acte comme de l’immensité du cosmos : une infinité. La grenouille souligne de sa banalité l’infinie beauté de chacun des instants que nous nous consacrons à vivre. Elle révèle en nous cette fragilité délicieuse que nous cachons par crainte d’attirer sur nous des regards. Elle murmure à notre âme des promesses de délectations langoureuses. Elle ouvre un couteau et nous écorche doucement pour que nous ressentions pleinement la sublime douleur d’être défait de sa pudeur. Je l’entends, parfois, la grenouille. Quand j’ai baissé la garde. Quand je me suis vu ne rien voir. Quand je m’éveille soudain à la beauté. C’est alors un rayon de poésie qui vient percer l’ombre de la journée.



* Il s'agit de la grenouille de Basho :

vieille mare
une grenouille plonge
bruit de l'eau



28 octobre 2018

"Auprès de mon arbre, je vivais heureux..."

Je suis tombé sur ce poème de Liliane Wouters, extrait de son recueil "Trois visages de l'écrit", publié chez Espace Nord :


Tantième expédition parmi les hommes.
Dans chacun d'eux, il y en a
sept fois sept mille, dans chacun
le père de son père jusqu'à la
génération première.

[...]

Mais à travers tout je suis moi.
Par mon seul souffle je respire
et dans mon sang multiple je
demeure unique.



Nous avons tous une généalogie, un arbre duquel nous descendons (car l'humain descend de l'arbre et non du singe). Un arbre qui nous a abrités depuis notre naissance. La branche sur laquelle nous étions assis était celle de notre Adam et notre Ève. Père et mère. Eux mêmes issus d'autres branches, et ainsi de suite. En nous coule la sève de cet arbre aux racines parfois immémoriales.

Mais en dépit de cet héritage lourd - sept fois sept mille fois trop lourd, pourrait-on dire -, chacun de nous reste unique. Or, c'est bien souvent de notre spécificité que naît notre puissance au monde.

Ce poème me l'a dit comme pour me rappeler cette évidence à laquelle, trop souvent, nous tournons le dos...