13 avril 2021

Refuge

Il y a forcément cet endroit
Où tu sais que tu pourras toujours aller.
Ton refuge.
Ils appellent cela
L'âme.

Il paraît que la porte grince,
Le portier est avare de son huile.

Il paraît que les volets claquent quand le vent s'ébroue.

Il paraît qu'au fond du jardin,
Un rayon de lune a tissé une rivière.
La nuit, ses diamants murmurent.

Il paraît que l'âtre écoute
Quand les bûches racontent leur voyage.
Ça fait de beaux récits de voiliers et de collines.

Il paraît qu'on t'y attend à toute heure
Avec le sourire des paix ténébreuses.
Le temps désossé sèche sur un fil,
Et tu n'as même pas à suivre la course des ombres.

Il paraît qu'on t'y voit, parfois,
En compagnie de tes espérances.
Dis, est-il vrai que le chemin qui y mène
N'est jamais tout à fait le même ?

Il paraît qu'il ne faut pas s'habituer aux certitudes du refuge.

01 avril 2021

Littoral

Vous avez dans vos cales

Les couleurs des étals

Et les cris des vendeurs.

Pastèques, tissus, alcools à deux sous.

Une foule de sourires

Et l’âme de tant de peuples.

Vous avez la vie des hommes.

Je suis une lumière dans la nuit.


Vous avez dans vos conteneurs

Les heures harassantes des ouvrières esclaves

Pour un linge plus étincelant

D’une simple pression sur un bouton.

Et les écrans trop luisants

Où défilent les héros des enfants.

Vous avez le luxe des hommes.

Je suis une lumière dans la nuit.


Vous avez dans vos voiles

Les vagues de toutes les mers,

Les cris des mouettes et les yeux des poissons,

Les reflets du bois précieux alangui sur le pont

Et le soleil emprisonné dans les lunettes noires.

Vous avez l’horizon des hommes.

Je suis une lumière dans la nuit.


Vous avez dans les yeux

Le sourire de la mort

Qui vous regarde en face

Et vous dit “je t’attends”.

Vous avez dans les mains

Les écueils incertains

Qui tendent leurs bras d’écume

Pour mieux vous décevoir.

Vous avez dans les tripes

La peur de n’être plus,

La peur de ne pouvoir dire adieu

À ceux qui vous espèrent.

Vous avez dans le cœur

Le poids des choses non faites,

Des mots non dits,

Des aubes ratées.

Vous n’avez plus que moi.

Je suis votre lumière dans la nuit.

                                                                                                            2021

21 janvier 2021

Déjà ?

Oui, déjà. Déjà deux ans que je n'ai plus rien écrit sous le libellé "Réflexions".

Est-ce à dire que je ne réfléchis plus ? Ce serait aller un peu vite en besogne. Je suis constamment traversé de réflexions. Comme tout le monde. J'enfonce une porte ouverte. Mais depuis bientôt deux ans, je ne me suis plus donné l'autorisation de partager ces réflexions. Est-ce à dire qu'elles ne sont plus dignes d'être partagées ? Ce serait aller un peu vite en besogne. Je ne prétends tout de même pas au Nobel de la réflexion intelligente. 

Justement !

C'est ce qui m'a retenu depuis tout ce temps. Le sentiment que ça ne valait pas la peine. Qu'il fallait un Nobel de la réflexion pour que ça vaille la peine de l'écrire. Alors, évidemment, on n'écrit pas. Parce qu'un Nobel de la réflexion, tout de même, ce n'est pas donné à n'importe qui. Donc, silence d'encre.

Dommage.

Je suis passé à côté de plein d'occasion d'écrire. Car il s'agit de cela, in fine. Écrire. M'autoriser à écrire. Et n'en rien attendre. Ça plaît ? Ça intéresse ? J'en suis heureux. Ça ne plaît pas ? Ça n'intéresse pas ? Soit. Mon chemin va par là, je le suis.

Ça fait un peu journal intime, non ? Eh bien ! S'il faut passer par un peu d'intimité pour oser me livrer, je fais fi de la pudeur, pour une fois. Voyons-y comme un exutoire pour toutes les prochaines fois où j'aurai envie de m'exprimer sur un sujet qui pourrait intéresser un peu de monde. De livrer une réflexion que je juge digne de partager. D'écrire pour moi, pour les autres. Je me dis que ça vaut la peine. Et si ça fait réfléchir une seule personne, une seule, sur son propre parcours d'écriture ou de vie, eh bien ! oui, c'est que ça valait vraiment la peine.

07 novembre 2020

D'après Rimbaud...

Départ
C'est l'heure
Pétard
Au cœur

Peinard
Moqueur
Richard
Les fleurs

Tu pleures ?
Rempart
Nuit noire

Demeure
Plus tard
Au bar
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Assez de nuit pour tremper le cri dans l'humeur indocile
Assez de sanglots farouches sur les démarches étonnées
Assez de poings hauts vers la cause évidente
Départ urgent. Et déjà, la fureur intacte au creux de nos calices écarlates.
_____________________________________

D pipés
E ta sœur
P... de m...
A bâbord toute
R pur
T de Ceylan

Je ne vois pas le rapport. Soit.
L'acrostiche a débordé sur la table et s'écoule, sublime langueur, sous le regard enamouré de l'éponge. On voit poindre une idée liquide mais elle est rangée aussi sec. Le fleuve indolent maîtrise son sujet et bientôt, percute le plancher d'une pluie câline. Aussitôt, une ode, un quatrain et un haïku s'envolent au secours des gouttes atterries. L'ode s'empare du D, du P et du A. Le quatrain se charge du E et du R. Le haïku, minimaliste, se contente du T. En formation serrée, les trois aéronefs du langage survolent une paire d'étonnements, un canyon incrédule et une kyrielle de pourquoi, avant de se poser près d'un renard philosophe. On discute. Rendra-t-on à ce départ sa forme initiale ? Les esprits s'échauffent. Il faut dire que les dés sont pipés. Malgré l'air pur et le thé de Ceylan, la bonne humeur file à bâbord toute. Et ta sœur et p... de m... viennent alors mettre un terme à ce qui fut le plus beau faux départ de la littérature. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est le haïku.

28 septembre 2020

Si j'étais perdu en forêt, j'aurais peur de croire
aux ombres lumineuses
aux éclats de silence
aux sentiers indomptés
aux craintes féroces
aux pas immobiles

Si j'étais perdu en forêt, j'aurais peur de ne plus croire
aux enfants de la boue
aux murmures des plumes
aux visages d'écorce
aux lèvres du vent
aux regards des sources

Si j'étais perdu en forêt, j'aurais peur
de parler aux chimères
de sourire aux loups
de capturer la nuit
de manquer à ma parole
d'invoquer une absence
et de me rendre coupable d'y prendre goût
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L'idée de vous perdre en forêt vous a-t-elle déjà effleuré ?
Si vous dites oui, personne ne vous croira. Si vous dites non, vous avez ouvert le bon livre. Mais d'abord, pourquoi se perdre en forêt ? Pour plusieurs raisons. Citons, entre autres, pour échapper à un contrôle fiscal. Ou à l'obligation de se brosser les dents. Ou encore pour cacher cette vilaine coiffure.
Maintenant que vous avez le motif, passons à l'acte. Comment se perdre en forêt ? Là aussi, les solutions sont légion. La plus sûre méthode pour y parvenir est d'entamer une balade vers 18 heures en hiver, sans carte, sans lampe, et de préférence dans la forêt de Brocéliande plutôt que la forêt de Soignes. Certains vont jusqu'à se bander les yeux. C'est envisageable. Mais si cela contribue à garantir le succès de l'opération, on se prive cependant du plaisir de se voir s'égarer. Voilà qui est dommage. Ce serait porter atteinte aux frissons de l'angoisse croissante, de la fatigue s'accumulant dans les mollets, des douleurs généreusement offertes par les ampoules qui crèvent entre les orteils meurtris, des frayeurs causées par d'innocentes essences arboricoles qui craquent à notre passage, des couinements répétitifs de l'estomac où gronde une famine dévorante, du glaçage en règle opéré par la pluie abondante (à ce propos, délaissez le parapluie, s'il vous plaît), de la pénibilité, enfin, de maintenir un état d'éveil alors que le corps, prisonnier de son train-train, réclame un endormissement prompt. Tous ces plaisirs, s'ils sont justement vécus, devraient, en principe, vous mener à l'instant paroxystique, l'orgasme oserions-nous dire, auquel on peut comparer ce moment où vous avez juste envie de mourir. Ce n'est qu'à ce moment-là que votre égarement méritera le qualificatif de réussi. Et lors, vous pourrez vous abandonner au désir morbide avec le sentiment chatoyant d'avoir accompli un geste fort pour le bien-être de l'humanité.
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Et si je n'étais pas dans la forêt
Mais que j'étais la forêt ?
Ce serait arrivé par hasard
Au détour d'un oubli
Je n'aurais pas d'excuse et m'en réjouirais
Car
Je serais vallon
Je serais fougère
Je serais humus
Je pourrais tendre les bras
Et dessinerais les branches où dansent les pendus
Je retournerais la terre de mes ondulations de sève
Je dirais à l'oiseau, à l'horloge, à la vague, à l'étoile, au poète
De prendre appui sur mes ombres
Creusées en nuées ondulantes

Je serais le centre de mon propre monde
Souverain de mes sens
Gardien des pas lourds

Et j'interdirais à quiconque
De proférer la menace
Que je crains au zénith :
L'idée d'être arraché à moi
Pour redevenir celui que j'étais
Avant d'être la forêt


13 avril 2020

12 avril 2020

Il y a des mots faciles et des mots difficiles
Il y a des mots qui riment et des mots qui ne riment à rien
Il y a des mots aimés et des mots détestés
Il y a des mots aériens et des mots telluriques
Il y a des mots tôt et des mots tard
Il y a des mots qu'on cherche et des mots qu'on trouve
Il y a des mots évidents et des mots improbables
Il y a des mots qu'on dit et des mots qu'on tait
Il y a des mots singuliers et des mots pluriels
Il y a des mots rencontrés et des mots croisés

Qu'est-ce qu'on entend dans le mot écriture ?
L'écriture, c'est une promesse de rature, un cœur en pâture, une imposture, l'annonce d'une biture... Mouais, pas terribles les rimes en voiture ou toiture.
Alors, à part ça, qu'est-ce qu'on entend dans l'écriture ? Eh ! bien, un cri. Oui, l'écriture est un cri, bien sûr. Un cri, des cris, les cris. Les cris durs.
Et contrairement aux paroles, éphémères, l'écrit dure.
Donc, les cris durs de l'écrit durent.
Voilà, on tient un bout d'écriture, là !

Quand l'ombre est arrivée, je l'ai remerciée. J'aime le soleil, certes, mais depuis l'ombre. J'ai besoin de son abri. Je le fais confortable. J'y étend un tapis. Tapi dans l'ombre. Et là, sans l'ombre d'une hésitation, je lui demande, à l'ombre, de me raconter ses histoires mystérieuses.

Excuse-moi, dit la flamme. Je te prends à froid et tu n'es peut-être pas très chaud pour ça, mais j'ai une question qui me brûle les lèvres. Et je n'ose pas la poser.
Comment ? "Il faut que tu te lances, flamme."
Oui, tu as raison. Alors, feu à volonté. Après tout, je ne vais pas me faire descendre, hein. Descendre. Des cendres. Ha ! Ha ! Non, ce n'est pas drôle.
Pardon ? "Ce que j'ai fumé ?"
Mais rien du tout. Pourquoi ?
"Parce que ce que je dis est fumeux."
Oui, c'est vrai. Bon, j'y vais, il faut aller au charbon. Mais tu vas me prendre pour une allumée. Donc, la question : est-ce que tu braises ?


6 avril 2020

Je sens l'écriture comme un hasard
Je sens l'écriture comme une joie
Je sens l'écriture comme une rencontre
Je sens l'écriture comme une difficulté
Je sens l'écriture comme un chemin

Je sens l'écriture comme un hasard auquel j'ai du mal à me remettre.
Je sens l'écriture comme une joie qui ne cesse de me surprendre.
Je sens l'écriture comme un avalement lent, parfois inexorable. Parfois, seulement.
Je sens l'écriture comme une évidence. En tout cas, chez les autres.
Je sens l'écriture comme une géographie, avec ses territoires à explorer. Ou pas.
Je sens l'écriture comme parler à tout le monde à la fois.
Je sens l'écriture comme une libération. Mais de quoi ? Mystère !
Je sens l'écriture comme un tombeau. Ou ce que j'emporterais au tombeau.
Je sens l'écriture comme un sanglot que j'ai du mal à laisser sortir.
Je sens l'écriture comme une larme que d'autres versent à ma place.
Je sens l'écriture comme une jarre d'eau : c'est un peu lourd, mais c'est bon.
Je sens l'écriture comme un cheval : superbe mais un tantinet impressionnante.

Je ne peux pas écrire. Pas toujours.
Je suis parfois sans. Sans le besoin.
Je sais pourquoi. C'est le bruit.
Pas celui des tondeuses ou des livreurs de pizzas. Ces bruits-là ont droit de cité.
C'est un autre silence que je cherche.
Il se tapit derrière mes bruits.
Ces voix qui couvrent tout et me laissent sec.
Ces murmures qui grimacent, sournois.
Ils font taire le silence.
Mais parfois, j'ai des oreilles de vide où se dissolvent les bruits, où les grimaces n'ont plus de griffes.
Alors, quand je rencontre cet infini, je le laisse me parler de tout ce qu'il y a dans le silence, et j'y dégaine la force de tarir les bruits.
Et dans l'écho qui reste de leur agonie, je reçois enfin ce silence sans lequel je ne peux écrire.