07 novembre 2019

Visiteuse

Patience.
Le noir est absence de temps.
Brillance de l’impeccable.
Une netteté aux pattes de velours, griffes acérées.
Elle est assise.
Elle patiente.
Voluptueuse statue dont le seul frisson est celui que le vent inspire au pelage.
Elle pose, enveloppée de toute sa superbe, au cœur du panache de la queue qui enserre ses pattes.
- Dis donc, féline, on ne s’est pas rencontré à la mi-août ?
- Très drôle, me dit-elle. Cela mérite mon dédain.
Puis, elle ferme ses yeux verts. Et s’éternise dans son attitude.
Je capte à nouveau son attention.
Elle m’observe.
Une main s’avance, le cou se tend.
Et c’est la rencontre.
Caresse flatteuse, et la réponse en R.
Elle rrrrronrrrrrronne, semble aprrrrrrécier.

Je suis apprivoisé.
Est-elle apprivoisée ?
Elle est libre, avant tout.
- Je te laisse, me dit-elle en bondissant vers un ailleurs que je ne connais pas.

- À bientôt. Reviens quand tu veux, tu es déjà chez toi.

Orange, couleur grenouille

Orange.
Face à l’immensité du vert, elle n’a que l’orange vif de sa peau humide.
Elle est immobile.
Elle contemple. Deux grands yeux fixes, deux fentes sombres cerclées de jaune. Et, dessous, le trait net de la gueule. Silence imposé.
Les pattes arrière sont pliées, mais le bond n’est jamais loin.
Les pattes avant veillent.
On sent la tension. On devine l’observation. Le monologue...

Je ne te perds pas de vue, le chat.
Je suis la grenouille que tu examines.
Je suis la question que tu te poses.
Et je tâche de lire la réponse dans tes mouvements. Mais tu ne bouges pas.
Es-tu fasciné ?
Es-tu en alerte ?
Es-tu simplement subjugué de tant de petitesse ?
Je n’ai pas la taille d’un poing d’enfant.
L’herbe est ma forêt, ce jardin est un univers que je traverse.
Météore au ralenti, instantané de la course d’un astre.
Je brille par le contraste que je crée par ma seule présence.

Et elle, qui nous observe tous deux, ne sait si l’un de nous finira par faire le premier pas.

Et lui, qui n’est pas là, ne sait qu’il fera un jour, de cet instant, la minutieuse révélation.

Miniature de grenouille

Petite créature, toute petite création, réduction à l’essentiel, quelques points.
Ou plutôt, un point virgule. Le corps soubresaute et traverse le chemin.
Une noirceur.
C’est la mouche sur le drap blanc qui sèche.
C’est un vent improbable qui soulève une brindille.
Mais comment l’accident n’a-t-il pu avoir lieu ? Est-ce son regard qui a croisé le mien comme pour l’avertir ? Elle était là, invisible parmi les invisibles et pourtant je l’ai vue.
Elle s’est même arrêtée.

Salutations de l’infiniment petit. Le macro et le micro. Et c’est le micro qui a plus à dire. Qui a tout à dire.
Je n’y prenais garde, elle m’a ravi mon inconscience.

Adieu, petite, je t’ai bien entendue.
Surtout ne change pas.

C’est à moi de le faire.

Eux

T’es-tu jamais posé la question du hasard ?
Cette marche infinie vers plus de chaos. Jubilation jusqu’au silence, l’infini pour seul rendez-vous.
Un chat.
Il attend.
Il risque d’attendre longtemps, le train est en retard.
Alors, il cause. Il cause littérature et poésie avec une grenouille.
C’est alors qu’il devient autre. Son chant funèbre s’élève jusque dans l’immensité des nuages.
Blancheur lactée du froid,
crevaison en milliers de gouttelettes,
imposture du soleil voilé de ses tristesses.
Et ça dure.
Et ça dure encore plus longtemps que l’éternité, juste un moment furtif, le regard d’une tortue qui se fixe.
“Je n’ai pas peur, moi, du changement”, dit la grenouille. Et le chat la regarde, encore.
Il veille, lui. Il la protège.
Nouvelle métamorphose, une guêpe cette fois.
Vibration de l’air, vrombissement ténu, un souffle infinitésimal, pur.
Je me sens plus fort.
J’atteins le point d’orgue de mon impatience,
je n’ai pas d’autre espoir que celui de vivre au-delà de mes rêves,
tant la fragile existence qui s’écoule me laisse indifférent.
Je suis au seuil de tous les possibles, je suis plus haut que le simple “pourquoi pas ?”, je crée.
Ni queue, ni tête, juste une succession de notes sur une portée hors de portée.
Je n’ai pas de chance. Ou peut-être en ai-je tant qu’elle me brûle les doigts,
je m’en débarrasse comme d’une braise tombée soudain au creux de ma main,
fascinante blessure qui me marque.
Mais je n’ai toujours pas peur.
Je suis.
Je deviens.
J’ai le temps.

21 juillet 2019

Haïkus d'été


Un beau soir d'été,
Je fume tranquillement.
Des oiseaux s'agitent.


Une rose rouge
Barre une entrée de garage.
Joli interdit.


Tout seul sous la pluie,
Une balade en forêt.
L'été qui s'achève.


Un soleil brumeux
Illumine le silence.
Derniers jours d'été.


Il me refroidit.
Il contente les voiliers.
C'est le même vent.


Avec ces orages,
L'eau coule dans ma maison.
Intranquillité.


Elle est agitée
Cette douce nuit, dehors.
Je lis des poèmes.


Un hélicoptère
Survole la nuit d'été.
Quel drôle d'insecte !


Un torticolis
M'empêche de m'endormir.
Longue nuit d'été.


Petite pluie fine,
Nuit qui promet d'être fraîche.
L'été paradoxe...


Et comme ce jour,
Juillet qui touche à sa fin.
Sur fond de musique.


Sous un soleil lent,
Cet arbre ne bouge pas.
Quel instant figé !


Fin de journée haude.
Gros insecte qui bourdonne
Pendant que j'écris.


Toujours sa question :
"Vous avez pas une 'tite pièce ?"
Refrain de l'été


La petite fille
Fait s'envoler les pigeons.
Bel après-midi.


Là, dans ce grand lit
Je m'apprête à m'endormir.
Nuit d'été sans elle.


La poubelle est vide,
Ça pue la bière au soleil.
L'éboueur travaille.


Sur un banc à l'ombre
Tout seul avec une bière.
L'ivresse,  un refuge.


Soleil, tôt matin
Trois canettes en main, il rit.
Les autres l'attendent.


Ils doivent avoir chaud,
Ces pigeons sur les statues.
Posés sur les têtes.



Je n'ai rien compris :
Présentation en anglais.
Un été perdu ?


Assis sur un banc,
Il entame une autre bière.
Gris comme le ciel ?


La Suisse au soleil.
Les pas de Guillaume Tell
Suis-je en train de suivre ?


Vent puissant qui souffle
Sur les collines au soleil.
Orage en approche


Elle est sur le dos,
Deux pattes en l'air, au soleil.
Chaise de jardin.






05 juin 2019

États

D'abord, c'est pensée blafarde
Aube de l'idée
Aux contours estompés
Queue de la comète
Des idées d'hier

Puis c'est pensée vapeur
Soufflée en volutes
Tu troubles ta vue
Dans la bruine
D'un souvenir
Rêvasser

Alors c'est pensée de bois
Aux cendres oubliées
Les mots du ciseau
Qui tranchent avec
Le silence
Des craintes

Et c'est pensée de roc
Abîme
Le cœur du contact
Où les doigts
En lamelles
Débitent les éclats
De nos dires

Quand c'est pensée de lave
Le feu se dévore
Et contraint l'immobile
Tangible
L'air plus chaud
Que les infinies
Fournaises
Des adieux

Soudain c'est pensée de vide
Je me tiens en suspens
Vrillé
Dans cet instant blanc
Qui réclame
Son suc

C'est pensée - enfin - pensée d'écriture
Pensée carapace
Abri vorace
Pensée piétinement
Pensée inexorable
Aux courbes de lame
Pensée jetée
Au-delà des mots
Tellement ramassée
Par ces mêmes mots
Qu'elle en devient
Pensée de la pensée

29 mai 2019

Retenir

c'est comme un geste
évadé
ce cri qui nous glace
à chaque fois
qu'on s'est trop épris
de multitude

c'est comme si on lançait
vers l'impondérable
les silences
outragés
retenus dans nos gorges

c'est comme laisser tomber
la main de l'enfant
qui regarde sa vie
avec l'insistance
de la candeur
et ne comprend pas
qu'au bout de son regard
c'est son premier cri
qui retient le silence