07 juin 2017

Les inendormis

 Ceux qui dorment ne sourient pas, ils vaquent.

Ils errent volontiers dans les festivités de la nuit.


D’ailleurs, qui les a invités à ce banquet de brumes ?


Dormez tranquilles, bonnes gens, d’autres veillent, qui tant voudraient festoyer à vos côtés.

Mais la table n’est pas dressée pour eux, les inendormis.

 Ils mangent sans appétit les heures sans rêves.


Et toujours sur leurs lèvres cette question : dormeur, où est-elle, cette lande brumeuse en laquelle se pâme ton âme ?

Faut-il une clé ?

Connaît-on un mot de passe ?


La sentinelle est implacable.


Alors, ceux qui n’ont pu venir au sommeil repartent.

Ils ne vaquent pas, eux, ils titubent.


Ils songent à ceux qui dorment.

Leur espoir en un repos de satin

s’écoule d’eux

comme une sève amère.


03 juin 2017

Et toujours

Et toujours ce même moment

où je me retrouve en tête-à-tête

avec la blessure de te savoir absente

quand tout mon être tend vers toi.


Et toujours ce vide que tu laisses

comme un lac qui se répand,

comme un soleil qui s’éteint

de trop pleurer ton départ.


Et toujours cette solitude

qui tambourine à mon âme

voulant me faire oublier que si je vis,

c’est par choix d’aimer la lumière.


Je ne sais pas ce qui me retient

de dérober en un geste de torero

les traces que tu laisses sur ton passage

chaque fois que mes pensées te happent.


Je n’aurais qu’à plonger les mains

dans le cosmos de mes souvenirs

pour y trouver, sous les gravats anthracites,

une émeraude que je chérirais à hurler.


Il y a toujours une empreinte de toi quelque part,

même si ce quelque part n’existe que

dans le brouillard de mes désespérances,

où n’attendent que hoquets de faiblesse

et rires de guenilles pour se repaître de mes gémissements.


La nuit a déjà jeté son voile

sur mes yeux cataclysmes ;

je ne vois que ce moment

où nos mains se sont lâchées.


Je voudrais oublier que tu es partie

et pourtant je suis là, cloîtré

dans une demi-existence puisque

l’autre moitié de moi est en errance.


Tu n’imagines pas la force de cet appel

vociférant pour plus de larmes,

telle une bête d’obscurité voulue par la main cagneuse

d’un diable trop content de lui-même.


Araignée de mes solitudes vespérales,

crache ton venin à la face de hébétude,

disloque la trame de mon corps

et délecte-toi de mes spasmes.


Oui, je te rends grâce, ma belle étoile,

de la joie que tu mitonnes patiemment

sous chaque battement de nos cils

au diapason de nos élans.


Mais sais-tu combien il m’est lourd

de porter ce fardeau de néant

quand de ton pas sans ombre,

tu me confies la garde de notre éternité ?


Sentinelle ricanante au murmure d’un soir d’été,

je vais et dessine d’un geste

ce qui sera, demain, une fête, une noce,

les retrouvailles de mon extase intérieure et de tes regards sabrés de feu.


Déjà reluit un soleil capiteux

sur la vigne de ce coteau précieux

où mûrissent, à flanc de sourires,

les émerveillements sublimes

dévorant nos angoisses et jetant une marée

 de roses sur la litanie du temps qui passe.


Nous sommes les promis d’un demain d’azur.

Nous avons posé nos doigts d’or sur la pourpre du bonheur.

Tu as planté en moi une telle férocité d’amour

que j’ai grand peine à retenir ma certitude

de submerger les passants distraits errants sur le chemin

d’une consécration que j’ai voulue,

comme toi,

immense.



Auderghem, 2017


31 mai 2017

Écrire

À quoi ça tient ?

À un état d’âme.

À un abandon fraternel.

Comme une évidence. Certains parlent de transe.


Comment l’expliquer ?

Comment le définir en mots ?

Comment transfigurer ce qui n’a pas de consistance ?

Un cri qui résonne à l’infini.


C’est une vague qui monte.

C’est un rouleau phénoménal.

C’est une réalité sans amarres.

Un voyage défait de son but. Le compas est en panne mais le capitaine s’en fout.


Dites-moi pourquoi j’ai tant tardé.

Dites-moi comment j’ai pu mutiler mes rêves.

Dites-moi que ce n’est pas la fin du promontoire.

Je veux croire qu’un océan me hurle ses bras tendus.


Au-delà, il y a les milles marches d’un royaume de soie.

Au-delà, il y a l’écho de ces infinies palabres sans voix.

Au-delà, il y a moi et ma rencontre avec moi.

Excusez-moi, c’est un rendez-vous que je ne veux pas manquer...


Je n’avais jamais cousu de tels filaments.

Je n’avais jamais aligné ces franches vérités.

Je n’avais jamais lacéré les cuirs de la rectitude.

Il y a tant de ces gourmandises pour lesquelles je n’ai pas tendu la main.


Et Dieu sait si j’aurais dû !

Et Dieu sait si le passé me paraît plus lourd.

Et Dieu sait si je porte sur demain un regard lourd de fragilité.

La force me manque pourtant d’abandonner.


Quand y serais-je, à cet instant ?

Quand y serais-je, à ce croisement de tant de chemins ?

Quand y serais-je, à cette minute où tout bascule et rien ne retient ?

Je me permets un peu d’impatience, j’ai tout mon temps.


Laissez-moi abuser de mon libre-arbitre.

Laissez-moi abuser de mes onirismes francs.

Laissez-moi bercer d’illusions l’enfant que je chéris.

Donnez-moi la page blanche. Et l’encre vorace pour la griffer d’éternité !


Auderghem, 2017


14 mai 2017

Hâte

Attends !

Ne vas pas si vite.

Ne te hâte pas,

J’aimerais faire encore quelques pas avec toi.

Ta compagnie m’est agréable.

Une conversation aux pattes de mouches.

L’encre des idées n’est pas encore sèche

Que les mots se couchent déjà.

Cette hâte, je la reconnais.

C’est celle qui m’attend chaque jour.

Elle m’attend, forcément  :

Dans sa hâte, elle me précède toujours.



                         Auderghem, 2017

09 mai 2017

Brumes

Les brumes du soir.

Les brumes de mon âme.

Noircissements passagers, fugaces, douloureux.

Les ai-je appelés, ces instants de mélancolie ?

Ou sont-ils, de leur plein gré, en cohortes bien rangées, venus tambouriner à l’huis clos de ma petite maison dans la solitude ?

Il n’y a pas eu d’invitation, mais je les accueille et les chéris.

Je les confie à mon cœur comme on pose sur le feu la marmite de soupe pour réchauffer le voyageur.

Je leur sers un verre de prune, je leur parle des tabacs que j’ai fumés, je leur rappelle qu’aucun train ne mène de l’autre côté.

Je les rassure sur mon éternelle hospitalité.

Puis, je les remercie et leur indique le chemin du retour.

Et je les regarde partir comme on dit au revoir à un ami… que l’on espère ne pas revoir.



Auderghem, 2017


07 mai 2017

Le silence avant les mots



Or, il précède la tempête

Qui ne viendra point ; il s’entête.

L’air s’agite de ses cris lourds,

Déferlements vains : je suis sourd.


Je goûte, étonné, cet instant.

Perle rare, miette de temps.

J’y plonge ma langue gourmande,

Je le happe, j’en redemande.


C’est la saveur d’un interdit,

Le tronc cassé qui reverdit.

Sève vorace, tu coules ici

Comme un miel sur le pain rassis.


Oh ! dis, je te connais, tu sais,

On se fréquente bien assez

Pour qu’au premier temps de la danse

J’intègre au vif ton âme dense.


Tu précèdes toujours ma plume ;

Observant mes mots, tu les humes.

Bien avant que sur le papier

Ils soient couchés, ils sont épiés.


Non, je ne te décevrai pas.

Dans la nuit qui pense au trépas,

Perlée du tic tac de l’horloge,

Là vient ma muse dans sa loge


Et pareille à une Amazone,

En une chevauchée de faune,

Elle me dicte les appâts

Que je sème au gré de mes pas


Tout au long de la page blanche.

Ravies, les lettres se déhanchent

Et s’alignent sagement

En vers fiers comme des amants.


S’ils sont trop sûrs de leur conquête ?

Peut-être, ce n’est qu’une quête.

Tant pis, car je veux les aimer

Comme j’ai aimé les semer,


Et réduire ainsi à néant

L’oubli que tu créais céans.

Je t’ai vaincu, Ô silence,

Et mon poème était ma lance.


                                                                                                                            Bruxelles, 2017

 

17 avril 2017

Reflet

Il n’a pas vu combien de fois

Ce miroir est passé par là

Sous son regard, ivre de foi,

Qui ne le voyait pas, si las.


Il n’a pas vu que même en rêve

Ses pieds ne l’avaient jamais, hier,

Guidés sur un chemin d’orfèvre,

Sentier le long de la rivière.


Il n’a pas vu, enfin, hélas,

Combien elle avait fui leur île

Combien elle avait fini lasse

De ces souvenirs trop futiles


Et maintenant qu’il se voyait

Dans cette image reflété

Il saignait et se reniait

Par mille blessures laitées


Qui supuraient de leur douleur,

Ferventes supplications,

Et dispensaient un fiel hâbleur

Sur l’airain de son obsession.


Maintenant, il pouvait pleurer

Et laisser couler en serpents

Sa tristesse en flots apeurés

Devant ces oublis en arpents.


Il mesurait enfin combien

Elle n’avait fait de lui, rage,

Qu’un procès à charge du bien,

Une existence anthropophage


Elle l’avait vidé de lui,

Et lui n’avait que trop souillé

L’abrupte évidence des nuits

Aux yeux gourds d’être trop mouillés.


Pourquoi ne veux-tu pas entendre ?

Laisse-donc là le feu dans l’âtre.

Irrigue de tes pleurs si tendres,

Ô sois de mes tourments le pâtre.


Je te conduirai aux cent sources

De la félicité soudaine.

Et là débutera la course

Et tu vaincras en lutte obscène.


Mais lui, repu de songes creux

Ne bougeait pas son âme veule.

Ne quittait pas du bout des yeux

Ce miroir où son âme seule


Perlait de ses anomalies

Et s’enfonçait en hécatombe

Dans les doux recoins de l’oubli

Pour se lover dans une tombe.


Auderghem, 2017