07 novembre 2020

D'après Rimbaud...

Départ
C'est l'heure
Pétard
Au cœur

Peinard
Moqueur
Richard
Les fleurs

Tu pleures ?
Rempart
Nuit noire

Demeure
Plus tard
Au bar
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Assez de nuit pour tremper le cri dans l'humeur indocile
Assez de sanglots farouches sur les démarches étonnées
Assez de poings hauts vers la cause évidente
Départ urgent. Et déjà, la fureur intacte au creux de nos calices écarlates.
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D pipés
E ta sœur
P... de m...
A bâbord toute
R pur
T de Ceylan

Je ne vois pas le rapport. Soit.
L'acrostiche a débordé sur la table et s'écoule, sublime langueur, sous le regard enamouré de l'éponge. On voit poindre une idée liquide mais elle est rangée aussi sec. Le fleuve indolent maîtrise son sujet et bientôt, percute le plancher d'une pluie câline. Aussitôt, une ode, un quatrain et un haïku s'envolent au secours des gouttes atterries. L'ode s'empare du D, du P et du A. Le quatrain se charge du E et du R. Le haïku, minimaliste, se contente du T. En formation serrée, les trois aéronefs du langage survolent une paire d'étonnements, un canyon incrédule et une kyrielle de pourquoi, avant de se poser près d'un renard philosophe. On discute. Rendra-t-on à ce départ sa forme initiale ? Les esprits s'échauffent. Il faut dire que les dés sont pipés. Malgré l'air pur et le thé de Ceylan, la bonne humeur file à bâbord toute. Et ta sœur et p... de m... viennent alors mettre un terme à ce qui fut le plus beau faux départ de la littérature. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est le haïku.

28 septembre 2020

Si j'étais perdu en forêt, j'aurais peur de croire
aux ombres lumineuses
aux éclats de silence
aux sentiers indomptés
aux craintes féroces
aux pas immobiles

Si j'étais perdu en forêt, j'aurais peur de ne plus croire
aux enfants de la boue
aux murmures des plumes
aux visages d'écorce
aux lèvres du vent
aux regards des sources

Si j'étais perdu en forêt, j'aurais peur
de parler aux chimères
de sourire aux loups
de capturer la nuit
de manquer à ma parole
d'invoquer une absence
et de me rendre coupable d'y prendre goût
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L'idée de vous perdre en forêt vous a-t-elle déjà effleuré ?
Si vous dites oui, personne ne vous croira. Si vous dites non, vous avez ouvert le bon livre. Mais d'abord, pourquoi se perdre en forêt ? Pour plusieurs raisons. Citons, entre autres, pour échapper à un contrôle fiscal. Ou à l'obligation de se brosser les dents. Ou encore pour cacher cette vilaine coiffure.
Maintenant que vous avez le motif, passons à l'acte. Comment se perdre en forêt ? Là aussi, les solutions sont légion. La plus sûre méthode pour y parvenir est d'entamer une balade vers 18 heures en hiver, sans carte, sans lampe, et de préférence dans la forêt de Brocéliande plutôt que la forêt de Soignes. Certains vont jusqu'à se bander les yeux. C'est envisageable. Mais si cela contribue à garantir le succès de l'opération, on se prive cependant du plaisir de se voir s'égarer. Voilà qui est dommage. Ce serait porter atteinte aux frissons de l'angoisse croissante, de la fatigue s'accumulant dans les mollets, des douleurs généreusement offertes par les ampoules qui crèvent entre les orteils meurtris, des frayeurs causées par d'innocentes essences arboricoles qui craquent à notre passage, des couinements répétitifs de l'estomac où gronde une famine dévorante, du glaçage en règle opéré par la pluie abondante (à ce propos, délaissez le parapluie, s'il vous plaît), de la pénibilité, enfin, de maintenir un état d'éveil alors que le corps, prisonnier de son train-train, réclame un endormissement prompt. Tous ces plaisirs, s'ils sont justement vécus, devraient, en principe, vous mener à l'instant paroxystique, l'orgasme oserions-nous dire, auquel on peut comparer ce moment où vous avez juste envie de mourir. Ce n'est qu'à ce moment-là que votre égarement méritera le qualificatif de réussi. Et lors, vous pourrez vous abandonner au désir morbide avec le sentiment chatoyant d'avoir accompli un geste fort pour le bien-être de l'humanité.
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Et si je n'étais pas dans la forêt
Mais que j'étais la forêt ?
Ce serait arrivé par hasard
Au détour d'un oubli
Je n'aurais pas d'excuse et m'en réjouirais
Car
Je serais vallon
Je serais fougère
Je serais humus
Je pourrais tendre les bras
Et dessinerais les branches où dansent les pendus
Je retournerais la terre de mes ondulations de sève
Je dirais à l'oiseau, à l'horloge, à la vague, à l'étoile, au poète
De prendre appui sur mes ombres
Creusées en nuées ondulantes

Je serais le centre de mon propre monde
Souverain de mes sens
Gardien des pas lourds

Et j'interdirais à quiconque
De proférer la menace
Que je crains au zénith :
L'idée d'être arraché à moi
Pour redevenir celui que j'étais
Avant d'être la forêt


13 avril 2020

12 avril 2020

Il y a des mots faciles et des mots difficiles
Il y a des mots qui riment et des mots qui ne riment à rien
Il y a des mots aimés et des mots détestés
Il y a des mots aériens et des mots telluriques
Il y a des mots tôt et des mots tard
Il y a des mots qu'on cherche et des mots qu'on trouve
Il y a des mots évidents et des mots improbables
Il y a des mots qu'on dit et des mots qu'on tait
Il y a des mots singuliers et des mots pluriels
Il y a des mots rencontrés et des mots croisés

Qu'est-ce qu'on entend dans le mot écriture ?
L'écriture, c'est une promesse de rature, un cœur en pâture, une imposture, l'annonce d'une biture... Mouais, pas terribles les rimes en voiture ou toiture.
Alors, à part ça, qu'est-ce qu'on entend dans l'écriture ? Eh ! bien, un cri. Oui, l'écriture est un cri, bien sûr. Un cri, des cris, les cris. Les cris durs.
Et contrairement aux paroles, éphémères, l'écrit dure.
Donc, les cris durs de l'écrit durent.
Voilà, on tient un bout d'écriture, là !

Quand l'ombre est arrivée, je l'ai remerciée. J'aime le soleil, certes, mais depuis l'ombre. J'ai besoin de son abri. Je le fais confortable. J'y étend un tapis. Tapi dans l'ombre. Et là, sans l'ombre d'une hésitation, je lui demande, à l'ombre, de me raconter ses histoires mystérieuses.

Excuse-moi, dit la flamme. Je te prends à froid et tu n'es peut-être pas très chaud pour ça, mais j'ai une question qui me brûle les lèvres. Et je n'ose pas la poser.
Comment ? "Il faut que tu te lances, flamme."
Oui, tu as raison. Alors, feu à volonté. Après tout, je ne vais pas me faire descendre, hein. Descendre. Des cendres. Ha ! Ha ! Non, ce n'est pas drôle.
Pardon ? "Ce que j'ai fumé ?"
Mais rien du tout. Pourquoi ?
"Parce que ce que je dis est fumeux."
Oui, c'est vrai. Bon, j'y vais, il faut aller au charbon. Mais tu vas me prendre pour une allumée. Donc, la question : est-ce que tu braises ?


6 avril 2020

Je sens l'écriture comme un hasard
Je sens l'écriture comme une joie
Je sens l'écriture comme une rencontre
Je sens l'écriture comme une difficulté
Je sens l'écriture comme un chemin

Je sens l'écriture comme un hasard auquel j'ai du mal à me remettre.
Je sens l'écriture comme une joie qui ne cesse de me surprendre.
Je sens l'écriture comme un avalement lent, parfois inexorable. Parfois, seulement.
Je sens l'écriture comme une évidence. En tout cas, chez les autres.
Je sens l'écriture comme une géographie, avec ses territoires à explorer. Ou pas.
Je sens l'écriture comme parler à tout le monde à la fois.
Je sens l'écriture comme une libération. Mais de quoi ? Mystère !
Je sens l'écriture comme un tombeau. Ou ce que j'emporterais au tombeau.
Je sens l'écriture comme un sanglot que j'ai du mal à laisser sortir.
Je sens l'écriture comme une larme que d'autres versent à ma place.
Je sens l'écriture comme une jarre d'eau : c'est un peu lourd, mais c'est bon.
Je sens l'écriture comme un cheval : superbe mais un tantinet impressionnante.

Je ne peux pas écrire. Pas toujours.
Je suis parfois sans. Sans le besoin.
Je sais pourquoi. C'est le bruit.
Pas celui des tondeuses ou des livreurs de pizzas. Ces bruits-là ont droit de cité.
C'est un autre silence que je cherche.
Il se tapit derrière mes bruits.
Ces voix qui couvrent tout et me laissent sec.
Ces murmures qui grimacent, sournois.
Ils font taire le silence.
Mais parfois, j'ai des oreilles de vide où se dissolvent les bruits, où les grimaces n'ont plus de griffes.
Alors, quand je rencontre cet infini, je le laisse me parler de tout ce qu'il y a dans le silence, et j'y dégaine la force de tarir les bruits.
Et dans l'écho qui reste de leur agonie, je reçois enfin ce silence sans lequel je ne peux écrire.

26 février 2020

17 février 2020

Notice d'utilisation d'un bain de forêt

Qu'est-ce qu'un bain de forêt ?
Il échappe à toute définition. Faites-en ce que vous voulez. Comment voulez-vous définir ce qui pourrait être un bavardage d'étoiles autant qu'une excuse d'absence ? Faites-en ce que vous voulez, il sera assez tôt l'heure de rendre des comptes.

Dans quel cas est-il utilisé ?
Chaque cas est unique, comme chaque arbre. On n'échappe pas à la multiplicité rayonnante des possibles. Vous avez deux heures.

Composition du bain de forêt
Il serait fastidieux d'énumérer ici les traces infinies qui mènent à l'essence du bain de forêt. Qu'on se contente d'entrevoir une fin qui jamais ne surgira. Soyons, pour une fois, avares de curiosité.

Quelles sont les informations à connaître avant de prendre un bain de forêt ?
Tout au plus peut-on suggérer de s'enquérir de l'envergure des anges, du poids de la honte et des tonalités des songes. Toute autre inquiétude tiendrait du persiflage.
Cela dit...
On déconseille le bain de forêt en cas de gueule de bois.
L'avertissement sur l'usage de l'avertisseur est à prendre au second degré et avec les précautions zélées du parfait iconoclaste.
Enfants et adolescents sont admis sur présentation de leur certificat de complète hébétude.
Le bain de forêt exclut tous les autres médicaments au nom de l'équité poétique.
Ne sont pas contre-indiquées grossesse, fécondité et allaitement, contrairement à la mauvaise foi et aux signes extérieurs de désorientation.

Comment prendre un bain de forêt ?
Avec des pincettes.

Si vous avez pris trop de bains de forêt, vous êtes un menteur ou une menteuse. On ne prend jamais trop de bains de forêt. On profane des tombes, oui. On proclame des défaites, oui. On programme des fêtes, oui. Mais point trop s'en faut. Alors que pour le bain de forêt, ma foi...

Fréquence d'administration
Ne pas dépasser un bain tous les instants fragiles. Préférer une immersion coupable à un hésitant va-et-vient. Ce n'est pas la fréquence qui compte, mais l'extase. Alors, plonger les deux mains et broyer les doutes. Hors cela, point de salut. On notera l'emphase qui a surgi.

Quels sont les effets indésirables éventuels ?
Chez certains, le bain de forêt peut provoquer des sourires lactés, démangeaisons des pulsions, surtout en quinconce. Parfois apparaissent des simplicités ou des évidences : elles sont passagères et néanmoins prospères. À ne pas confondre avec les nodosités d'une fulgurante amnésie, de type Robespierre, signalées dans certaines yourtes polygames. Rien à voir avec les fenêtre hurluberlues qui traînent leurs onctuosités sans ambages. Mais rien n'est irréversible.

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Témoignages

Il y a toi, forêt.

Et puis, il y a celui aux chaussures obtues qui parle du bruit de ses pas dans les feuilles onctueuses du souvenir.

Et puis, il y a celle aux yeux pourtant mâtins dont l'écho de la voix murmure encore les mots des blessures à l'ombre des feuillages.

Et puis, il y a cet enfant incrédule qui seul n'a pas vu l'âme de l'arbre s'envoler de pudeur et regarde le sourire en coin de son père.

Et puis, il y a la mémoire partagée sous les voûtes de ces deux dos, unis depuis l'aube première par les mains ridées de l'amour.

Et puis, il y a tant de questions laissées à l'abandon par ceux qui cherchent les réponses dans l'absence d'eux-mêmes.

Et puis, il y a ces âmes envolées, sentinelles sereines qui veillent aux extrémités cardinales des branches infinies.


20 janvier 2020

Notre sylve magnificence déclare être propriété privée d'une multitude d'hectares de pleine ouverture et donc dépourvus de clôtures au sein de laquelle est offert habitat sous surveillance à tous animaux y compris sangliers et autres habitants de terriers selon des quotas négociés avec le garde-forestier qui se charge également de la confection de stères en vue de chauffer la prison dans laquelle sont enfermés les contrevenants au présent décret.

Signé : la Forêt des Carnutes

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Il me semble que sous les ombrages d'une forêt, je suis oublié, libre et paisible comme si j'échangeais mon manteau d'une étoffe protectrice mais étouffante pour l'élégance d'une illusion de sérénité. Ainsi dévêtu, je puise en d'infinies répétitions au souffle de la liberté, confiant dans le secours des lucioles, des feux follets, des elfes, pour tisser le velours calme de mes ombrages intérieurs.